« Je crois que je suis en bore-out. »
On me le dit de plus en plus souvent, avec le mot déjà choisi avant même qu'on ait commencé à parler. Ces trois termes circulent partout depuis quelques années, et ils rendent un vrai service : mettre un mot sur ce qu'on vit, c'est déjà cesser de croire qu'on est seul à le vivre.
Mais avant d'aller plus loin, il faut savoir ce que ces mots sont, et ce qu'ils ne sont pas.
Ce que ces trois mots pèsent réellement
Un seul des trois a un statut officiel. En 2019, l'Organisation mondiale de la santé a intégré le burn-out à sa classification internationale des maladies, et encore : pas comme une maladie, mais comme un phénomène lié au travail. La nuance a son importance, y compris juridiquement.
Le bore-out et le brown-out, eux, ne sont reconnus nulle part. Le second est même né dans le vocabulaire du management avant d'arriver chez les gens qui le vivent.
Ces mots décrivent. Ils ne diagnostiquent pas. Ce n'est pas la même chose, et confondre les deux peut vous faire perdre du temps.
Je ne dis pas ça pour disqualifier ce que vous ressentez. Ce que vous ressentez est réel, quel que soit le nom qu'on lui donne. Je le dis parce que j'ai vu des gens s'installer dans une étiquette pendant des mois, en cherchant des articles qui la confirment, au lieu de regarder ce qui se passait vraiment dans leurs journées.
Ce qui distingue vraiment les trois
La différence ne tient pas à l'intensité de ce que vous ressentez. Elle tient à l'endroit d'où ça vient.
Le bore-out, c'est le vide. Vous avez trop peu à faire. Des journées à étirer trois tâches sur huit heures, à guetter les mails pour avoir l'air occupé, à sentir vos compétences rouiller faute de servir. La souffrance vient du manque.
Le brown-out, c'est l'absurde. Vous avez du travail, parfois beaucoup. Mais vous n'y croyez plus. Vous produisez des documents que personne ne lira, vous alimentez des processus dont plus personne ne se rappelle l'origine. La souffrance ne vient pas du volume, elle vient de l'inutilité.
La perte de sens, c'est plus large. Et c'est souvent la plus difficile à admettre, parce qu'elle ne permet de rien reprocher à personne. Votre travail est correct, votre charge est correcte, ce que vous produisez sert à quelque chose. Mais ça ne vous concerne plus. Parfois, ce n'est pas le poste qui a changé. C'est vous.
Trois questions pour vous situer
Ce ne sont pas des tests, et personne ne vous mettra une note. Ce sont trois questions que je pose souvent en début d'échange, parce qu'elles font gagner beaucoup de temps.
Première question : si on doublait votre charge de travail demain, ça irait mieux ou pire ?
Si quelque chose en vous répond « mieux », vous êtes probablement du côté du vide. C'est contre-intuitif, et c'est pourtant ce que répondent les gens en sous-charge : ils préféreraient être débordés plutôt que de regarder l'heure tourner.
Deuxième question : si on vous expliquait précisément à quoi sert ce que vous faites, et que l'explication tenait debout, est-ce que ça changerait quelque chose ?
Si oui, vous êtes du côté de l'absurde. Votre moteur n'est pas cassé, il tourne à vide. Il attend une raison.
Troisième question : imaginez le même travail, dans une entreprise saine, avec un bon manager et un sens parfaitement clair. Vous y retourneriez avec plaisir ?
Si la réponse est non, ce n'est ni l'un ni l'autre. Et c'est une information précieuse, parce qu'elle vous évite de changer d'entreprise pour retrouver la même sensation huit mois plus tard.
Pourquoi la distinction change quelque chose
Parce que le remède n'est pas le même. Et parce que se tromper de remède, ça use.
Si vous êtes en sous-charge, il faut remettre vos compétences en mouvement. Peu importe où, au début. Ce qui compte, c'est qu'elles resservent, avant qu'elles ne s'effacent de votre propre regard.
Si c'est l'absurde qui vous ronge, ajouter du travail ne fera qu'aggraver les choses. Ce qu'il vous faut, c'est un endroit, même petit, où ce que vous produisez a un effet visible. Un endroit où vous voyez le résultat de ce que vous faites.
Si c'est plus large que ça, ni le volume ni l'explication ne suffiront. Là, la question n'est plus « comment rendre ce poste supportable », mais « qu'est-ce que je veux construire avec les années qui me restent ». Ce n'est pas la même conversation.
Le point sur lequel je ne transige pas
Rien de ce que je viens d'écrire ne remplace un médecin.
Si votre sommeil est durablement touché, si vous avez perdu l'appétit, si les dimanches deviennent difficiles au point de vous couper de vos proches, ou si vous vous reconnaissez dans l'épuisement complet, le cynisme et le sentiment de ne plus être bon à rien, il ne s'agit plus de choisir entre trois étiquettes. Parlez-en à votre médecin traitant, ou à la médecine du travail, dont c'est précisément le rôle et dont les échanges sont couverts par le secret médical.
Aucun projet mené le soir ne répare ça. Et démarrer un projet dans cet état, c'est se donner une raison supplémentaire de se sentir en échec. Je préfère vous le dire franchement plutôt que de vous vendre autre chose.
Le point commun aux trois
Il y en a un, et il est un peu rude à entendre.
Aucune des trois situations ne se règle en attendant. Ni le vide, ni l'absurde, ni la perte de sens ne se résorbent d'eux-mêmes avec le temps. Ils s'installent. C'est même la seule chose qu'ils font vraiment bien.
Alors quelle que soit l'étiquette, le premier pas est le même : arrêter d'attendre que ça revienne du travail, et rouvrir un endroit, même minuscule, où vous décidez et où vos compétences servent à nouveau.
Pas pour tout quitter. Pour cesser de faire du surplace.